Interpréter le Carnaval de Schumann

Attention ! L’article qui suit s’adresse à tous… Ce sera un guide de travail pour les uns, une confidence intime d’interprète et de collègue pour les autres, et, même pour les non pianistes,  un chemin exemplaire pour la découverte d’une œuvre merveilleuse. Si dans l’immense corpus des pièces pour piano de Schumann, Alexandre Sorel a choisi le Carnaval, c’est d’abord parce que cette œuvre est infiniment célèbre sans être trop difficile techniquement, mais aussi peut-être parce que Clara Schumann a prononcé ces mots tendres et émerveillés : « … c’est le Carnaval que je préfère à toutes ces autres petites pièces. Je l’aime par-dessus tout et il me passionne à chaque fois que je le joue. »

En 1834, Schumann, alors âgé de 24 ans, s’était secrètement fiancé  avec Ernestine von Fricken, jeune baronne originaire de la ville d’Asch. L’idylle ne dura qu’une année et la jolie fiancée retourna dans sa Bohême natale. Schumann emprunta les quatre lettres  qui composent le nom de la ville d’Asch comme thème des Scènes mignonnes sur quatre notes, futur Carnaval dédié finalement au violoniste Karl Lipinski.

Carnaval op.9 : Les masques d’ASCH

Rappelons que dans la transcription germanique, les lettres As.C.H. correspondent à la bémol, ut, si. Toutefois, cette formule musicale est  rétrogradable (Es.C.H.A ou bien A.Es.C.H). Une telle caractéristique  ne pouvait manquer de susciter l’intérêt du compositeur, friand de codes dissimulés, d’autant plus que ces lettres correspondaient également à celles de son nom !
La facilité de variation d’un thème aussi stylisé favorisa  la composition rapide de l’œuvre en 1835 ; elle connut un succès immédiat, du moins en Allemagne.
Le Carnaval  se compose d’une galerie de vingt portraits où l’on reconnaît implicitement les personnalités de Niccolo Paganini et de Frédéric Chopin, mais également les figures familières du compositeur. Sous les masques vénitiens se cachent  en effet  l’amour passé avec Ernestine (devenue la charmante Estrella) et la grande passion à venir, Clara, sous le pseudonyme de Chiarina. Schumann dessine également son autoportrait sous les masques successifs de  Florestan (le gai compagnon) et d’Eusébius (le mélancolique). Double, triple personnalité... Les fantasmagories traduisent en musique les troubles mentaux qui avaient poussé le musicien dès 1833 à se jeter une première fois dans le Rhin.
Toutes ces silhouettes fugitives prennent vie mais se disloquent tout aussi rapidement d’une pièce à l’autre. La réalité se mêle au rêve, l’extravagance des époques, entre une Venise baroque et le romantisme triomphant, multiplie les changements abrupts de climats et de contrastes. Schumann manie le sarcasme et la mélancolie, fait appel à des autocitations issues notamment des Papillons. La dernière pièce du recueil, la Marche des Davidsbündler contre les Philistins, annonce par ailleurs les Davidsbündlerttänze, composés  deux ans plus tard.
La restitution des éclats de rire et des accès de désespoir successifs est d’autant plus délicate à traduire en musique que la palette des timbres et des humeurs semble inépuisable.

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