Olivier Messiaen : 1992-2002, état des lieux

Dix ans après la disparition d’Olivier Messiaen, le 27 avril 1992, son œuvre n’a pas connu le purgatoire que subissent de nombreux compositeurs. Au concert comme au disque, il reste toujours très présent.

L’année 2001 a vu paraître ou reparaître quinze ou vingt enregistrements, soit un nombre supérieur aux éditions discographiques de Britten ou Chostakovitch, ses deux contemporains les plus célèbres, d’un style pourtant plus traditionnel. On pourrait donc avancer que Messiaen reste le plus avancé des compositeurs populaires, le plus populaire des compositeurs avancés. Quelles raisons à cela ? D’abord, quoique son langage et son esthétique n’aient rien à voir avec celles de Britten ou Chostakovitch, il partage avec eux un souci humaniste clairement lisible. Prenez Peter Grimes ou la 13e Symphonie du maître russe, ou les Regards sur l’Enfant-Jésus, à chaque fois, vous trouverez une musique porteuse d’un message affectif, même si, chez Messiaen, l’humanisme est inséparable de la foi catholique. Autre élément, Messiaen a transformé en musique toute la nature… des canyons aux étoiles, de l’oiseau à la galaxie. Cette préoccupation est rare dans la musique occidentale, et particulièrement française. Cela va bien plus loin que la Symphonie pastorale beethovénienne, que La Mer et les Nuages debussystes. A l’écoute des oiseaux, en contemplation devant la Meije, Messiaen a mis dans sa musique quelque chose de puissamment naturel. Enfin, il a su transformer la tradition en modernité. Issu de la plus académique tradition nationale (Jean et Noël Gallon) qu’il n’a jamais reniée, quasi-imitateur de Debussy et très inspiré par les recherches modales de Maurice Emmanuel dans ses premières œuvres pour piano, très lié à la prestigieuse école d’orgue française (Marcel Dupré), il fera siennes bien des innovations de ceux qui l’ont approché, comme le sérialisme boulézien le plus intransigeant (modes de valeur et d’intensité), semblera un instant se mettre à l’école de ses élèves pour reprendre ensuite sa liberté, nanti d’un langage plus complexe, renouvelé et expressif, toujours porteur d’une palette personnelle, toujours généreuse. Il est difficile de ne pas reconnaître dans une œuvre de Messiaen une certaine éloquence, finalement assez rare dans la musique du 20e siècle. C’est une musique qui parle à l’affectivité, à l’imagination, à l’intelligence aussi. Et puis, en une époque où l’on prise tant les “musiques du monde” et, hélas, la world music qui en est la caricature démagogique et mondialisée, il faut aussi reconnaître que, plus que quiconque avant lui, Messiaen avait assumé quantité de traditions musicales hétérogènes. De la musique grecque antique à la musique indienne en passant par le Japon, le Moyen Age européen, il a su non pas composer de simili musiques traditionnelles, mais intégrer à son langage des éléments de ces traditions.
La musique pour piano de Messiaen ne se destine pas à l’amateur moyen. C’est qu’elle fut conçue par un prodigieux pianiste et, après la guerre, pour une interprète de premier plan, Yvonne Loriod, qui semble avoir fécondé l’imagination créatrice de son époux. Harry Halbreich  a divisé cette importante production, étalée sur six décennies, en quatre groupes : les œuvres de jeunesse, assez peu connues, dominées par les Huit Préludes de 1928-1929 ; les cycles théologiques des années 40, si différents de toute la musique française de cette époque (Visions de l’Amen pour deux pianos, Vingt Regards sur l’Enfant-Jésus) ; après la guerre, les pièces théoriques qui témoignent d’une “inquiétude syntaxique” face aux nouveaux langages musicaux (Canteyodjaya, Etudes de rythme, en particulier Mode de valeurs et d’ intensités où il expérimente la difficile question de la sérialité intégrale, que Boulez reprendra dans ses Structures) ; enfin, accomplissement suprême, la geste ornithologique représentée par le Catalogue d’oiseaux (1956-1958) complété par la Fauvette des jardins (1970), vaste poème pianistique d’une complexité inégalée puis, plus modestement, par les très brèves Petites Esquisses d’oiseaux (1985). On pourrait compléter ce dernier groupe par deux pièces pour piano et orchestre, Le Réveil des oiseaux et Oiseaux exotiques. D’une extrémité à l’autre de cette considérable production, la distance est grande et pourtant, à partir des années 50, le style n’évolue plus guère, comme si Messiaen se mouvait désormais dans un monde sonore cohérent et intarissable.
On se prend alors à imaginer que tous les oiseaux du monde et les paysages qu’ils habitent auraient pu trouver place dans un Catalogue quasiment infini.