Et les doigtés ? Entretiens avec des pianistes, professeurs et “doigteurs”

Cauchemar de nombreux débutants, négligés des plus grands, incompris des débrouillards, les doigtés sont pourtant essentiels dans l’apprentissage du piano. Bien choisis, ils aident la main à trouver son expression ; maladroits, ils la mènent sur un chemin chaotique. Pour ce dossier sur cette question pédagogique pointue, nous avons demandé à des professeurs, pianistes, et “doigteurs” de nous livrer le fruit de leurs réflexions.

Le rôle des éditeurs. Au début du 20e siècle, qui savait à quoi une partition originale de Bach ressemblait réellement ? Les éditeurs proposaient fréquemment, comme gage de qualité, des versions révisées et doigtées. Durand s’était adjoint le concours de compositeurs tels que Fauré, Ravel, Saint-Saëns, Debussy, Dukas… Il était aussi de bon ton de demander à des pédagogues renommés – Lazare Lévy, Armand Ferté ou Isidore Philipp – de proposer leur vision d’une œuvre. Parmi les grands noms mythiques, il ne faut pas oublier celui de Marguerite Long qui a apporté son concours aux éditions Choudens avec les sonates de Mozart et l’incontournable association de Salabert avec Alfred Cortot.
Depuis plusieurs dizaines d’années, les éditeurs souhaitent se rapprocher au maximum du manuscrit (voir plus bas la préface des Préludes de Chopinpar Désiré N’Kaoua – Lemoine – qui cite in extenso toutes ses sources). On trouve aussi, dans les préfaces, des remerciements aux bibliothèques pour leur “aimable mise à disposition” des manuscrits (Henle), car, dans un souci d’authenticité, de fidélité à l’original, on a fait le ménage : la tendance est à l’Urtext.
Cela n’empêche en rien de nombreux concertistes et pédagogues de laisser leur marque : Lucette Descaves a doigté des œuvres de Schubert (Choudens), Bruno Rigutto s’est prêté à ce petit jeu pour Beuscher, Stéphane Blet, Claude Pascal ou Christian Manen pour Lemoine sans oublier Bernard Job, Annick Chartreux (Van de Velde), Brigitte Bouthinon-Dumas (32 Variations de Beethoven chez Billaudot). A l’étranger, la tendance est identique et il n’est pas impensable de rencontrer  les doigtés de Paul Badura-Skoda, au cours d’une lecture de Schubert ou de Chopin,, de Vladimir Ashkenazy dans les Tableaux d’une exposition de Ravel ou d’Alfred Brendel dans des pages de Beethoven (Schott International, Wiener Urtext). Véritable best-seller des éditions Henle, les deux volumes du Clavier bien tempéré de Bach doigtés par Hans-Martin Theopold, pianiste et pédagogue des années 1970, sont plus recherchés que la version sans doigtés. On trouve aussi les indications de Walter Gieseking dans les Impromptus et Moments musicaux de Schubert.

Le double doigté

Certains éditeurs ajoutent aux doigtés des auteurs ou de certains grands pianistes du passé – imprimés en italique (ceux de Schumann par exemple) – d’autres indications de façon distincte dans le souci de ne pas mélanger les sources (éditions Schott). Dans les Préludes de Chopin aux éditions Lemoine, il est mentionné : « Les doigtés relevés sur les exemplaires de Jane Stirling et de Camille Dubois O’Meara apparaissent en caractères italiques dans cette édition. »

L’Urtext et le doigté ?

Les partitions portant la mention “Urtext” sont établies d’après le manuscrit original. Elles tiennent compte : des notes, des ornements (le “réviseur” peut marquer au-dessus sa version, mais on doit parfaitement voir la différence) et du phrasé. Mais attention !, les doigtés de l’auteur ne sont pas forcément inclus. Il est donc imaginable de trouver des partitions Urtext avec des doigtés qui ne sont pas de l’auteur.

Petit lexique à l’usage des pianistes

Devant la richesse des indications concernant les sources des éditions, on se perd parfois dans la complexité des termes allemands ou anglais, parfois même français.
Exemples : les Sonates de Beethoven, “herausgegeben von Claudio Arrau, Musikwissenschaftliche Revision von Lothar Hoffmann-Erbrecht”, parues chez Peters sont éditées par Claudio Arrau et révisées par Lothar Hoffmann-Erbrecht ; l’indication “Clara Schumann Ausgabe” rencontrée chez Breitkopf n’indique aucun doigté de Clara mais signifie que les œuvres sont issues de la collection de Clara : “nach Handschrifften und persönlicher Überlieferung herausgegeben von Clara”.

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