Christian Zacharias, l’intelligence de la musique

hristian Zacharias fait partie de ces pianistes que l’on ne reconnaît peut-être pas immédiatement, dès la première note. Rien de ces « tics » qui énervent ou qui subjuguent. Il n’a pas la sonorité de verre pilé d’Horowitz, ni les élans fulgurants ou les langueurs méditatives de Cziffra, il ne décale pas les mains comme Cortot ou Samson François, ne pilonne pas comme Richter, n’a pas le vif argent insolent de Cyprien Katsaris et encore moins la platitude glacée de Kissin. Pour tout dire, le jeu de Christian Zacharias – quoique immédiat – ne se livre pas si facilement, et, s’il fallait le résumer, on parlerait d’abord et avant tout de simplicité et d’évidence, d’honnêteté et d’intelligence. Il n’y a jamais rien d’extravagant chez Zacharias.

Sa belle discographie qui va de Scarlatti à Ravel, désormais, en passant par Bach, Mozart, Schubert, Beethoven, Schumann, Chopin – nous y reviendrons… –, ne cesse de nous plonger dans la délicieuse et rassurante constatation que nous sommes à l’écoute d’un pianiste qui joue vrai, quel que soit le style, qui a, à l’évidence, trouvé sa vérité par rapport aux textes et qui nous la transmet le plus simplement du monde. On peut sans crainte fréquenter Zacharias, c’est un pianiste en qui l’on peut avoir toute confiance, il est sûr et véritable.
Si la fascination de Zacharias pour le Siècle des lumières et ses origines germaniques font de lui un musicien préoccupé d’architecture, rigoureux certes, il n’en est pas moins dénué de fantaisie. On écoutera pour s’en convaincre le final “Alla turca” de la sonate K.331 de Mozart, où la percussion vient ponctuer le discours musical ; on se souviendra de versions de concerts où, dans un élan jubilatoire, Zacharias tape dans ses mains au beau milieu du Fandango de Soler… On sera aussi surpris par les libertés prises dans la récente Fantaisie en ré mineur K. 397 de Mozart.
Il faut sans doute chercher dans ses interprétations de Scarlatti la représentation la plus proche du style zacharien. La maîtrise technique de ces périlleuses sonates est évidemment exemplaire, et l’on sait que c’est en Espagne que Christian Zacharias a compris Scarlatti, allant puiser les sources ibériques joyeuses ou graves de ces œuvres jouées comme autant de miniatures. D’abord l’élan rythmique : irrépressible, avide et direct. La sonorité : lumineuse, presque transparente, parfois mordorée, éclairée comme par reflets mais jamais cassante, même si elle peut être parfois tendue. L’équilibre des voix : bien sûr, la main droite chante souvent, naturellement, mais la main gauche veille sans cesse, relance, explique, ponctue à parité égale.
Mozart sous cet angle évidemment resplendit et l’on sait gré à Christian Zacharias de nous faire part de son intimité amicale avec ce compositeur. Rien n’est statufié, tout est vivant, intensément et parfois dramatiquement. Mozart est en permanence compris comme compositeur d’opéra ; ici une ouverture orchestrale, là un air, ailleurs un duo, un trio ou un final.
Avec les sonates de Schubert, on sort de ces interprétations ennuyeuses et cérébrales qui nous on fait parfois douter de l’utilité de telle ou telle version, Brendel ou Annie Fischer exceptés. Il n’y a pas de « divines longueurs » avec Zacharias. Son sens aigu de la construction, son phrasé éloquent et, à maints égards, sa passion (Andantino de la Sonate D. 959, pour ne citer que cela) nous restituent un Schubert beaucoup moins “tristounet” qu’on ne l’a cru, peut-être aussi moins naïf, mais avec toute la pureté et la candeur voulues.
De la prochaine et dernière parution chez EMI, un autre visage de Christian Zacharias va nous apparaître. Le pianiste s’en amuse lui-même… « Oui, je joue du Chopin, et j’ai même presque tout travaillé de ce compositeur pendant mes études. » En effet, Zacharias joue Chopin… et de quelle manière ! Quelques bijoux de mazurkas enregistrées à Karlsruhe à l’âge de 19 ans avec déjà cette désarmante simplicité par rapport au texte et un charme exempt du moindre maniérisme. On goûtera également la grâce attachante de la Barcarolle enregistrée également à l’âge de 19 ans au Concours de Genève, ce qui explique, malgré la déjà grande assurance, une certaine tension. Mais c’est avec les quatre scherzos enregistrés en public en 1972 que Zacharias fera pâlir bien des chopiniens en titre. Et l’on pourra se livrer au petit jeu des écoutes aveugles en faisant deviner qui peut jouer Chopin avec une telle fougue, une telle intensité, une telle fureur parfois
Quoique Christian Zacharias n’ait pas travaillé beaucoup d’œuvres de Ravel avec son maître Vlado Perlemuter, qui était, on le sait, un des disciples préférés du compositeur, on découvrira avec bonheur les Jeux d’eau, les Valses nobles et sentimentales, le Menuet sur le nom de Haydn et Gaspard de la nuit. La virtuosité n’est ici pas le propos quoique la technique soit transcendante, seuls comptent la poésie, la couleur véritablement ravélienne rendue avec une pédalisation exceptionnelle, et l’engagement total du pianiste. Enregistrées en 1975 et 1977, à l’époque ou Zacharias obtint le premier prix au Concours Ravel, ces pièces sont un témoignage précieux des jalons de sa carrière.
La Sonate en fa dièse mineur op.11 de Schumann comporte ici tout ce qu’il faut de passion dramatique, mais toujours avec ce recul nécessaire pour que le plus clair du discours schumannien soit rendu sans sombrer dans l’inintelligible.
Un disque fabuleux auquel je prendrais bien la responsabilité d’attribuer un “piano d’or”… enregistré par un pianiste aux allures d’éternel étudiant malicieux et dont la seule et unique préoccupation à travers ses différentes facettes reste définitivement la musique et sa simple transmission.

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