Beethoven-Schubert, les deux chants du piano

Chaque compositeur conçoit à sa manière la fonction de l’accompagnement. Pour Beethoven, rien ne remplace la parole : dans son cycle “A la bien-aimée lointaine”, il n’y a rien dans l’accompagnement qui ne soit dans le chant. Chez Schubert le romantique, au contraire, le piano va au-delà du chant… au point que la musique pourrait presque se passer des mots. Telle est la thèse soutenue ici.

Aucun compositeur ne peut résister au désir primaire d’avoir à faire un jour ou l’autre avec le chant soliste accompagné. Il n’en existe pas (sauf exception : Corelli…) qui n’ait écrit au moins quelques mélodies… même Chopin, même Wagner. Le fait de composer impose de se soumettre, ne serait-ce que fugitivement, aux capacités signifiantes des mots et à la question de l’accompagnement musical à leur donner.
L’accompagnement est par définition un phénomène second, qui relève, originellement du moins, d’un usage non autonome de la musique. Dès lors, quand un compositeur choisit d’écrire pour chant avec accompagnement de piano, il est confronté à un dilemme fondamental : ou bien il se plie à la prééminence du texte, et il abandonne ainsi les prérogatives d’art autonome de la musique, ou bien il soumet le texte aux prérogatives de la musique et il instrumentalise de facto la voix, minimise l’importance du texte pour exercer au contraire sur les mots et le chant une pression musicale telle que l’accompagnement devient d’importance égale à ce qu’il accompagne.
La nature périlleuse du rapport que chaque compositeur entretient avec les mots ne se lit pas seulement dans la manière d’écrire pour la voix et dans le choix des textes, mais tout particulièrement dans la manière de traiter l’accompagnement.
L’étude des parties de piano envisagées dans leurs rapports avec la ligne du chant constituera ainsi l’angle par lequel nous opposerons ici le lien qu’ont entretenu avec les mots Beethoven (dans le cycle A la bien-aimée lointaine) et Schubert (dans le cycle Le Voyage d’hiver). Car ces deux manières de faire réagir texte et musique, qui peuvent paraître au premier abord de même nature, procèdent de deux démarches suffisamment différentes pour qu’on puisse en déduire deux attitudes musicales profondément opposées. (Nous laissons délibérément de côté, dans cette réflexion, les liens qui unissent les mélodies à leurs textes.)

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Lire aussi :
Christian Zacharias : le piano schubertien
Schubert, les vingt sonates (1815 à 1828)
Schubert, l’œuvre pour piano à quatre mains : les lettres de noblesse d’un genre
Schubert : la Fantaisie en fa mineur D940
Schubert : la Sonate en ut majeur (“Grand Duo”) D812

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