Quand Liszt jouait à la Salpêtrière

En décembre 1835, Le Magasin pittoresque relate, dans un article intitulé « Sentiment musical très développé chez une idiote », l’expérience à laquelle on se livre, à l’hospice de la Salpêtrière, afin de juger de l’impact de la musique sur une aliénée. Liszt y prêta son concours de façon pittoresque !

Une femme âgée de 60 ans environ, entrée depuis son jeune âge dans la division des aliénés à l’hospice de la Salpêtrière, n’a jamais eu qu’une intelligence extrêmement bornée. Ses actions semblent purement instinctives : manger et boire, aller au-devant de la nourriture quand elle la voit arriver, tendre la main pour avoir un sou avec lequel elle sait acheter des fruits, c’est à peu près tout ce qu’elle peut faire. Elle a toujours été incapable d’apprendre à s’habiller, à travailler ou même à parler. Quand elle veut exprimer quelque chose, elle fait entendre une sorte de grognement ou un cri rauque qu’elle répète jusqu’à ce qu’on l’ait comprise. Néanmoins, elle est musicienne, et sa capacité pour la musique est même portée à un très haut degré. [...] Il lui suffisait d’avoir entendu un air pour le retenir, et elle le répétait chaque fois qu’on l’en priait.

On désira savoir quel effet ferait sur elle un instrument de musique. On joua de la flûte ; elle était tout yeux et tout oreilles. On se demanda si une excellente musique ferait plus. M. Listz [sic] eut la complaisance de se prêter à cette expérience. Il vint, et joua du piano devant l’idiote, qui éprouva les plus vives et les plus profondes sensations. Immobile, et les yeux fixés sur les doigts de l’artiste, ou bien se contractant en mille sens divers, se mordant les poings ; elle était dans un état difficile à décrire. On eût dit qu’elle vibrait avec chacune des cordes de l’instrument, qu’elle sentait tout ce qu’il y avait d’impression dans l’âme du musicien. Elle ne répétait plus ce qu’elle entendait, soit qu’elle fût trop vivement saisie, soit qu’elle craignît de se priver par le moindre bruit du plaisir dont elle jouissait.

Le passage subit des sons graves aux sons aigus agissait sur elle avec une force prodigieuse, et occasionnait une commotion comparable à celle qu’eût produite une décharge électrique. L’expérience répétée plus de vingt fois dans le cours de la séance ne manqua pas une seule fois de produire cet effet.

Cette femme aime beaucoup les fruits, et les recherche avec avidité ; M. Leuret voulut savoir si elle les préférait à la musique. Il l’entraîna dans un coin de la salle, et la faisant asseoir le dos tourné à l’instrument, il mit devant elle sur ses genoux une grande quantité d’abricots ; et, afin que son attention fût autant que possible dirigée vers les fruits, il lui en donna seulement un, et lui montra les autres. La tentation était forte, la musique la comprima cependant. M. Listz ayant recommencé, l’idiote tourna aussitôt la tête vers lui, et tant qu’il joua, elle ne regarda que lui. Pour les abricots, elle y revint seulement quand elle cessa d’entendre la musique.

Une disposition analogue, mais à un moindre degré peut-être, s’est rencontrée plusieurs fois chez les idiots. M. Foderé en cite un cas dans son Traité du délire, et M. Esquirol, dans les leçons cliniques qu’il faisait, il y a quelques années, à l’hospice de la Salpêtrière, en rapportait plusieurs exemples.

 

 

Le Magasin pittoresque

S’inspirant des journaux populaires anglais, Edouard Charton (1807-1890) fonde en février 1833 Le Magasin pittoresque, premier mensuel français. Soucieux de favoriser l’éducation populaire, Charton fit illustrer son journal. Cela lui valut immédiatement un énorme succès. La plupart des articles de vulgarisation étaient non signés et le journal était très peu engagé politiquement, ce qui lui permit de survivre à la révolution de 1848. Tout au long de son existence, Le Magasin pittoresque (qui cesse de paraître en 1937) sera un formidable vivier dans lequel un nombre important d’amateurs, de chercheurs ou d’écrivains (Jules Verne en particulier) viendront chercherdes renseignements. La collection complète du Magasin pittoresque peut être consultée sur le site